IMI-Studie 2009/02, in: IMI/DFG-VK: Kein Frieden mit der NATO

La guerre de l’OTAN en Afghanistan, archétype de l’édification libérale d’un État et de la lutte contre la rébellion par des moyens civilo-militaires


von: Jürgen Wagner | Veröffentlicht am: 1. Januar 2009

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En août 2003, alors que l’OTAN prenait le commandement de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan, guère quiconque n’aurait sans doute imaginé à ce moment-là que l’Alliance allait s’empêtrer dans une guerre de guérilla qui prend des traits de plus en plus cauchemardesques. Dans ce contexte, un mémorandum est parfois plus éloquent qu’un long discours. Au début d’octobre 2008, un rapport confidentiel remis à la presse et émanant de Sherard Cowper-Coles, ambassadeur britannique en Afghanistan, résume tout le dilemme de l’intervention de l’OTAN dans ce pays : « La situation actuelle est mauvaise. La situation sécuritaire se dégrade. De même, la corruption s’amplifie, et le gouvernement a perdu tout crédit. […] La présence de la coalition, en particulier sa présence militaire, est une partie du problème, et non pas de la solution. Les troupes étrangères assurent la survie d’un régime qui, sans elles, s’effondrerait. »[1]

Toutefois, un retrait des troupes n’est malheureusement pas à l’ordre du jour. La raison en est simple : les enjeux en Afghanistan sont bien trop importants. En effet, la forme tout à fait nouvelle de politique coloniale occidentale qui s’est cristallisée au cours des années passées est actuellement mise en œuvre de manière archétypique en Afghanistan – de même qu’en Irak, en Bosnie et au Kosovo. Après avoir subi une agression, tous ces pays ont été placés sous une administration quasi coloniale, leurs structures économiques ont été restructurées dans un sens néolibéral et, sous couvert d’« exportation de la stabilité » et d’« édification nationale », asservies aux intérêts des méga-groupes occidentaux. « Les protectorats sont à la mode », explique Carlo Massala, de l’Académie de défense de l’OTAN (NADEFCOL) à Rome. « De la Bosnie au Kosovo en passant par l’Afghanistan et l’Irak, le modèle de la politique interventionniste occidentale est toujours le même. À l’issue d’une intervention militaire couronnée de succès, les territoires ‘conquis’ sont convertis en protectorats et la communauté des États occidentaux s’emploie à instaurer des systèmes politiques libéraux, les principes de l’État de droit et l’économie libre de marché sur ces territoires. »[2] L’objectif de cet exercice, tel que le décrit Naomi Klein à propos de l’Irak, s’applique dans une égale mesure à l’Afghanistan et aux autres colonies occidentales : « Tous les efforts assidûment entrepris dans les années 90 pour ne pas laisser paraître la ‘liberté commerciale’ comme un projet impérial ont été abandonnés. […] Cette fois-ci, l’intention était désormais d’engendrer la liberté commerciale dans sa forme la plus déchaînée […] et d’ouvrir directement de nouveaux marchés aux multinationales occidentales sur les champs de bataille des guerres préventives. »[3]

Toutefois, dans la mesure même où la résistance aux troupes occidentales se renforce, tout précisément en Afghanistan, l’OTAN recherche les voies et les moyens d’améliorer ses stratégies d’emprise. Pour ce faire, elle mise toujours plus sur ladite Coopération civilo-militaire (CIMIC) visant à mettre des capacités civiles au service de l’occupation et de la lutte contre la rébellion. Pour la première fois expérimentée à grande échelle en Afghanistan, cette stratégie est toutefois appelée à servir de modèle à toutes les interventions futures de l’OTAN. Raison pour laquelle, et non des moindres, il s’agit de briser à tout prix la résistance dans l’Hindu-Kush, l’Afghanistan étant en effet l’aune à laquelle sera mesurée l’aptitude future de l’OTAN à soumettre d’autres pays à son contrôle. Si elle échoue là, son existence sera remise en question, comme l’a souligné en particulier la chancelière allemande Angela Merkel : « Je crois pouvoir dire […] que la stabilisation de l’Afghanistan est actuellement l’un des plus grands défis posés à l’OTAN et à ses États membres. Il s’agit en quelque sorte d’un révélateur d’une gestion de crise performante et de la capacité d’action de l’OTAN.»[4]

Les étapes de l’escalade : de la reconstruction à la lutte contre la rébellion

Mise sur pied en décembre 2001 puis passée sous le commandement de l’OTAN en août 2003, la FIAS évoluait originellement dans une zone d’intervention limitée à la capitale afghane Kaboul. Quand bien même cette force, par souci de soigner son image – et de se démarquer de l’OEF (« Opération Liberté Immuable ») engagée également en Afghanistan sous direction américaine –, se plaît à se présenter, au choix, comme « mission de paix », « opération de stabilisation » ou « mission de reconstruction », en résumé comme une sorte d’« aide armée au développement » –, cela n’a rien à voir avec la réalité de terrain. En effet, les actions de combat sont au cœur de la planification des opérations, en particulier depuis que l’OTAN a tenté, en quatre étapes, de prendre le contrôle du pays tout entier.

Pendant la première phase, qui s’est achevée fin 2004, l’OTAN a étendu sa responsabilité aux provinces du nord. L’année suivante, au cours de la deuxième phase, elle a pris le contrôle des provinces occidentales du pays. Cela s’est effectué sans problème majeur dans la mesure où ces deux régions étaient encore relativement paisibles à l’époque. L’escalade actuelle s’est enclenchée lorsque la zone d’intervention de la FIAS a été étendue en deux temps, jusqu’en juillet 2006 tout d’abord à la région sud faisant l’enjeu de combats (3e phase), puis à partir d’octobre à l’est et donc au pays tout entier (4e phase). Dès même l’extension à la zone sud, le contingent de la FIAS, soit 5 000 soldats au départ, est passé à 18 500, puis à plus de 30 000 après l’extension vers l’est. Depuis lors, les soldats ne cessent d’affluer toujours plus nombreux vers l’Hindu-Kush : en 2007, leurs effectifs sont passés de 30 000 à 43 000, pour atteindre aujourd’hui le chiffre de 51 350 (situation au 1er décembre 2008). Selon les plans actuels, le contingent devrait s’accroître de 20 à 30 000 soldats supplémentaires d’ici l’été 2009 au plus tard.[5]

Mais cela n’a nullement permis de « pacifier » le pays, bien au contraire. Depuis lors, l’escalade s’accélère en Afghanistan : en 2007, plus de 8 000 Afghans, dont de nombreux civils, ont péri ; les accrochages armés entre la résistance et la FIAS, au nombre de 1 755 en 2005, sont passés à plus de 6 000 en 2007 et, après avoir connu une nouvelle et spectaculaire recrudescence en 2008, sont désormais estimés à 10 000. De même, le nombre de victimes parmi les troupes occidentales ne cesse de croître : 232 soldats de l’OTAN ont perdu la vie en 2007, et presque 300 l’année suivante.[6]

Hormis l’envoi de troupes toujours plus nombreuses et l’extension de la zone d’intervention, cet engrenage résulte pour l’essentiel de la modification des règles d’engagement (Rules of engagement) qui définissent les critères et les circonstances autorisant les soldats de l’OTAN à faire usage de la force au cas par cas.

Pendant longtemps, ces règles d’engagement en Afghanistan prescrivaient que la force armée ne pouvait être exclusivement utilisée que pour l’autodéfense en réponse à une attaque. Elles furent modifiées dès le début 2006, en particulier dans le but de pousser délibérément l’escalade de la guerre en l’étendant aux régions sud et est. Depuis lors, même la lutte active contre les groupes de résistance est autorisée. Ainsi, c’est par là-même et à partir de ce moment-là, sinon plus tôt, que la prétendue mission de paix et de stabilisation a définitivement changé de nature. Fort sobrement, la Fondation Science et Politique (SWP) proche du gouvernement fédéral constatait à ce propos : « Dans tout l’Afghanistan, la mission de la FIAS s’est transformée depuis 2006 d’une pure opération de stabilisation en une intervention prioritairement axée sur la lutte contre la rébellion. »[7]

Tranche après tranche, l’Allemagne s’enfonce dans la guerre

L’Allemagne se plaît à souligner son « rôle de pionnier » dans la reconstruction civile et de direction dans le nord du pays. Mais les Alliés portent un autre jugement sur cet engagement dans la mesure où les troupes allemandes sont presque exclusivement stationnées dans le nord du pays, zone relativement calme. À l’est et au sud, où se déroulent les heurts les plus violents, ce sont avant tout des soldats américains, canadiens et britanniques qui combattent et qu meurent.

Sur cette toile de fond, les Alliés ont exercé à partir de 2006 des pressions massives sur l’Allemagne pour qu’elle participe davantage aux actions de combat, ce qui a posé un problème au gouvernement fédéral : tout en soutenant sans réserve l’escalade actuelle de l’OTAN, il est confronté à une population qui, dans une nette majorité, rejette catégoriquement la participation de troupes allemandes à des actions de combat. Toutefois, si l’on veut éviter une perte d’influence en Afghanistan, mais aussi au sein de l’OTAN (et au-delà), il est d’un point de vue allemand absolument impératif de s’impliquer davantage. Seuls les belligérants ont voix au chapitre dans les affaires internationales. Impossible d’interpréter autrement les déclarations – toujours valables – de Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, à propos des motifs de l’engagement allemand en Afghanistan : « Si l’Allemagne décidait de ne pas participer, cela signifierait que l’Europe s’en trouverait affaiblie et, en fin de compte, que nous n’aurions aucune influence sur la définition d’une politique multilatérale de responsabilité. C’est précisément ce dont il retournera dans les années à venir. […] Le degré de codétermination est fonction du degré d’implication. »[8]

Cette constellation contraint le gouvernement fédéral à avancer à pas feutrés afin d’« accoutumer » en douceur la population à une participation allemande toujours plus forte à cette guerre sanglante dans l’Hindu-Kush. La première « étape » sur cette voie fut marquée par la fourniture, décidée début 2007, de Tornado Recce. Engagés également dans le sud et l’est du pays, ces avions de reconnaissance recueillent des données sur des cibles qui font ensuite l’objet de bombardements causant en particulier de lourdes pertes dans la population civile. Pourtant, cette contribution ne suffit pas aux Alliés, comme cela a été parfois souligné sans fioritures particulières. Dans ce contexte, la Fondation Science et Politique (SWP) exhortait dès janvier 2008 le gouvernement fédéral à s’aligner à l’avenir sur la conduite américaine de la guerre en Irak : « Comme en Irak, nous sommes en présence de défis classiques posés par des insurgés qu’il faut combattre aussi efficacement que possible. [C’est pourquoi] la présence militaire des troupes de la Coalition sur le terrain et la conduite d’opérations offensives ciblées contre des insurgés radicaux sont nécessaires. » De manière générale, il s’agirait pour l’Allemagne et l’OTAN de faire de « la lutte contre la rébellion une priorité opérationnelle » à mettre au centre des planifications.[9]

Comme si souvent, le gouvernement fédéral allait peu après satisfaire de bonne grâce à cette exigence de la SWP. Dans ce contexte, la mesure la plus importante a consisté pour la Bundeswehr, en juin 2008, à relayer la Norvège pour assumer les tâches de la QRF (Force de réaction rapide). Or il s’agit là d’une troupe explicitement axée sur l’offensive et le combat, dont la zone d’intervention englobe le nord et l’ouest de l’Afghanistan. Elle se perçoit comme une « troupe de pompiers » et intervient partout où la résistance gagne du terrain. Selon Thomas Raabe, porte-parole du ministère fédéral de la Défense, la QRF a pour mission principale le « crowd and riot control », c‑à.‑d. la lutte contre la rébellion.[10] La prise en charge de la QRF confère une nouvelle dimension aux interventions allemandes à l’étranger, comme l’a souligné Die Welt dans un commentaire : « Pour la première fois, les actions offensives figurent au premier plan d’une mission des soldats de la Bundeswehr. Les Norvégiens, qui les ont précédés dans ce mandat, recommandent aux Allemands de se préparer désormais aussi à tuer et à mourir. »[11]

Pourtant, les prochaines étapes de l’escalade sont déjà en préparation. Ainsi, Hans-Ulrich Klose, expert de politique étrangère au SPD, demande que l’Allemagne « renforce suffisamment [la Force de réaction rapide] pour qu’elle puisse être engagée en cas de nécessité dans tout l’Afghanistan, y compris au sud ».[12] Auparavant, le renforcement des effectifs du mandat allemand en Afghanistan avait été décidé en octobre 2008. L’Allemagne peut donc désormais déployer 4 500 soldats en Afghanistan, au lieu de 3 500 jusqu’ici. De plus, cette mission a été portée de 12 à 14 mois pour que ce sujet ne s’invite pas dans la campagne électorale pour le renouvellement du Bundestag en 2009. Jusqu’en 2009, 30 soldats de la Bundeswehr ont péri en service – prétendument pour défendre la démocratie et les droits de l’Homme en Afghanistan. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, comme le souligne la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung : les gouvernants devraient enfin « faire comprendre à l’opinion allemande que les considérations historiques, humanitaires et superficiellement matérielles ne sont pas la raison pour laquelle des soldats allemands sont envoyés sur des foyers de conflit. Pour l’essentiel, il y va de quelque chose de plus fondamental : l’Allemagne apporte sa contribution au maintien d’un ordre mondial dominant dont elle profite comme peu d’autres pays ».[13] De fait, des intérêts bassement matériels jouent aussi et naturellement un rôle, ce qui explique pourquoi l’Allemagne s’engage si fortement dans l’Hindu-Kush.

Édification néolibérale d’un État (nation building) et désastre humanitaire

Hormis l’Irak, le plus important « laboratoire de nation building »[14] se trouve actuellement en Afghanistan, où il s’agirait d’édifier depuis les fondations un État à montrer en exemple. On est frappé à cet égard par le large consensus de la nation building community, pour laquelle la restructuration néolibérale d’un État est la condition centrale de sa stabilisation effective.[15] Il n’est donc pas autrement étonnant que le même schéma néolibéral serve immanquablement de référence aux régimes d’occupation actuels : bradage des biens de l’État au gré de privatisations étendues, ouverture aux investissements et aux biens commerciaux étrangers, exonérations fiscales et transfert de bénéfices, etc.

Bien que de telles « occupations transformatrices »[16] soient manifestement contraires au droit international[17] et qu’elles génèrent dans la pratique une paupérisation de la population, aucune exception n’a été faite pour l’Afghanistan. Au cours de la reconstruction (néolibérale), le pays a été reconverti en libre-service pour de grands groupes occidentaux. L’Office fédéral des échanges extérieurs applaudit même à la prédominance de l’Allemagne : « Créée avec l’aide du gouvernement fédéral, l’Afghan Investment Support Agency – AISA – est une réussite. En une seule semaine, elle déleste les investisseurs de toutes les formalités, procède à leur enregistrement et leur attribue un numéro fiscal. […] L’orientation de l’économie sur le marché et la protection des investisseurs ont été inscrites dans la nouvelle Constitution afghane ; […] En avril 2005, le gouvernement fédéral a conclu avec l’Afghanistan une convention bilatérale de protection des investissements. […] L’économie afghane peut être rangée parmi les plus ouvertes qui soient, et en tout état cause qualifiée de la plus ouverte de la région. Les restrictions commerciales et les subventions sont pratiquement inexistantes, et le gouvernement afghan se montre très favorable aux investissements dans son pays. »[18]

La phrase en question dans la Constitution afghane est libellée comme suit : « L’État encourage et protège les investissements de capitaux privés et les entreprises sur le fondement de l’économie de marché, et il garantit leur protection en accord avec les dispositions du droit. »[19] Ladite convention de protection des investissements pourrait sortir directement du livre de recettes empoisonnées du Fonds monétaire international (FMI). Elle prévoit entre autres de considérables réductions douanières et par là-même l’ouverture du marché national à des produits occidentaux, la privatisation d’entreprises d’État et la détention à 100 % de firmes par des étrangers, des protections étendues contre les expropriations, des exonérations fiscales dans les huit premières années ainsi que le transfert de 100 % des bénéfices vers l’étranger.[20] L’Afghan Investment Support Agency, mentionnée élogieusement et créée par l’Allemagne, s’avère être un important catalyseur des investissements occidentaux. Selon ses indications, plus de 6 200 entreprises se sont inscrites comme investisseurs depuis 2003. Le volume des investissements recensés par cette agence était indiqué début 2008 à hauteur d’environ 2,4 milliards de dollars américains. Parmi les grands investisseurs étrangers figurent entre autres Siemens, Tobishima Japan, British Petroleum, Air Arabia, Alcatel, Dagris, Coca-Cola, KPMG, Roshan, Afghan Wireless, Alcatel, Hyatt, Serena Hotels et DHL. Toutes les entreprises allemandes ne repartent donc pas les mains vides.[21]

Ce cadre général extrêmement favorable aux grands groupes est justifié de manière typiquement néolibérale et présenté comme la condition sine qua non d’investissements générant une croissance économique qui, par ricochet, contribuera à réduire la pauvreté. Sans doute l’Afghanistan enregistre-t-il – sur une base de départ extrêmement faible – une croissance économique de 8,4 % en 2008.[22] Néanmoins, cette croissance, qui d’ailleurs était à deux chiffres dans les années précédentes, est presque intégralement alimentée par deux sources : une narco-économie en pleine expansion et les « aides financières » occidentales. La quasi-inexistence d’une activité économique autonome est notamment imputable à l’interdiction de fait d’une protection par des droits de douane, ce qui empêche l’édification d’une industrie afghane en effet livrée sans défense à la concurrence étrangère.

Comme le déplore Thomas Gebauer (medico international), la population est la principale touchée par les effets désastreux de cette « politique de reconstruction » néolibérale : « Le ‘nouveau’ modèle économique néolibéral que les consultants internationaux ont prescrit au pays a propulsé le chômage à un taux inconnu jusqu’alors. De 50 à 70 % de la population en mesure de travailler est aujourd’hui sans revenu régulier. L’ouverture des marchés afghans à des produits étrangers de faible coût a contraint d’innombrables exploitations artisanales et petites entreprises à fermer leurs portes. Des dizaines de milliers d’enfants ne survivent qu’en fouillant les ordures, cirant des chaussures ou mendiant dans les rues. »[23] État des lieux corroboré par d’autres sources. Ainsi, le tout dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en arrive à la conclusion que depuis le début de l’intervention de l’OTAN, la situation humanitaire s’est dégradée même en comparaison avec ce qu’elle était sous la domination des Taliban : 61 % de la population souffre de sous-alimentation chronique, 68 % n’a pas d’accès à l’eau potable.[24] Pourtant, le président Hamid Karzaï signait en avril 2008 la Stratégie nationale de développement de l’Afghanistan (ANDS), élaborée en étroite coopération avec la Banque mondiale et reposant sur les douteux Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DRSP). L’ANDS s’inscrit dans le droit prolongement de la « politique de reconstruction » suivie jusqu’ici et en reprend les postulats libéraux de base. « L’ANDS reste attachée à la thèse de la paix libérale qui détermine l’engagement international en Afghanistan depuis la Convention de Bonn en décembre 2001. Selon cette thèse, la démocratie et une économie libre de marché favorisent la paix politique intérieure. »[25] Le contraire est vrai. Les manifestations de la faim se multiplient de manière spectaculaire dans tout l’Afghanistan, et une aide humanitaire à grande échelle serait donc nécessaire pour alléger la plus grande détresse. Or la « communauté internationale » sait exploiter la situation même dans ce domaine pour servir ses intérêts fondamentaux.

Un semblant d’aide pour un libre-service : la Sàrl Afghanistan

Ce type de « reconstruction » est une plaie, mais aussi une mine d’or. En effet, les États donateurs veillent scrupuleusement à ce que les aides financières reviennent dans les poches de leurs grands groupes. Bien que des firmes afghanes puissent exécuter la plupart des commandes dans de meilleures conditions de prix et de qualité, mieux vaut engraisser les grands groupes occidentaux. Ainsi, Caritas International critique la pratique dominante d’attribution en ces termes : « Beaucoup dépend d’une ‘aide conditionnelle’ car les bailleurs de fonds subordonnent leur soutien à des dispositions contractuelles obligeant à recourir à des personnels et à des biens généralement importés du pays donateur. »[26] Selon des estimations de l’organisation humanitaire Oxfam, 40 % des aides financières refluent directement vers les grands groupes des États intervenants.[27] La politologue afghane Fariba Nawa a qualifié d’« Afghanistan Sàrl » la reconstruction pratiquée dans son pays, essentiellement pour servir les intérêts des puissants groupes occidentaux.[28]

De manière générale, on ne peut qu’être frappé par la disproportion criante entre les dépenses humanitaires et militaires. Jusqu’ici, les seuls États-Unis ont dépensé 172 milliards de dollars pour leur guerre en Afghanistan, et l’Allemagne environ 3,5 milliards. En revanche, sur les 25 milliards de dollars promis depuis 2001 pour aider la population, seulement 15 milliards ont été débloqués jusqu’en mars 2008. De surcroît, ces chiffres sont à prendre avec d’extrêmes précautions dans la mesure où seule une infime partie de cet argent est consacrée à des mesures de lutte directe contre la pauvreté. Cela est certes dû à l’aide conditionnelle, mais aussi au fait qu’une large part de l’aide au développement est littéralement détournée de ses fins pour des intérêts de sécurité (cf. infra). Au total, la communauté internationale tout entière a simplement consacré 433 millions de dollars à des programmes sanitaires et alimentaires entre 2002 et 2006 – alors que les seuls coûts du prolongement d’un an de la mission allemande dans le cadre de la FIAS s’établissaient à environ 680 millions de dollars, et la tendance est à la hausse.[29]

Une guerre de guérilla fabriquée de toutes pièces

Du fait de la guerre et de l’occupation actuelles, des fractions toujours plus larges de la population afghane voient dans les troupes occidentales non pas des bienfaiteurs, mais des occupants. 70 à 80 % des Pachtounes et plus de 50 % de l’autre moitié de la population se prononcent contre la présence étrangère.[30] Pour cette raison, on voit augmenter la proportion de ceux qui sont prêts à user de violence pour se défendre contre un Occident de plus en plus perçu comme exploiteur – certainement pas sans raison. Il ressort d’enquêtes d’opinion que plus de 50 % des Afghans approuvent désormais les attentats suicides perpétrés contre les occupants pour des raisons politiques.[31]

Ce serait toutefois un raccourci simpliste que de généraliser en disqualifiant comme idéologiquement motivée une résistance qui se renforce – la vérité est plus complexe. En se basant sur de vastes études de terrain, le Senlis Council, un laboratoire à idées canadien, en conclut que la raison élémentaire d’une résistance qui se renforce est liée à la très forte détérioration de la situation humanitaire depuis 2001. Et contrairement à ce qui nous est constamment suggéré dans notre pays, la résistance ne se composerait pas de religieux fanatiques, mais pour la plus large part de « groupes de l’Afghanistan profond poussés par la faim ».[32] Même la RAND Corporation, quoique fidèle à l’Armée de l’air américaine, en conclut que seuls 20 % des insurgés sont à ranger idéologiquement parmi les Taliban.[33] Le président de l’Association des forces armées allemandes, Bernhard Gertz, abonde en ce sens : « Nous avons mal estimé l’écho suscité par nos efforts. [Manifestement] il n’est pas tout à fait exact de supposer que la population soutient massivement le président Hamid Karzaï et les troupes de la FIAS. Ce ne sont pas simplement une poignée de terroristes résolus qui nous menacent. Beaucoup d’Afghans sont disposés à les soutenir. »[34]

Dans ce contexte, la situation des troupes occidentales n’en est que de plus en plus précaire. En septembre 2008, le chef d’état-major américain, Mike Mullen, sonnait l’alarme en déclarant devant le Congrès : « Je ne suis pas persuadé que nous soyons sur le chemin de la victoire en Afghanistan. »[35] Mais comme un retrait est hors de question, la plus grande attention est actuellement portée à renforcer l’efficacité de la lutte contre la rébellion.

La lutte civilo-militaire contre la rébellion en Afghanistan

Les guerres en Irak et en Afghanistan ont démontré que la « stabilisation » (entendez : le contrôle) sous un régime d’occupation revêtait désormais une importance tout aussi grande que la victoire militaire proprement dite. Or cela requiert des capacités qui, jusqu’ici, sont pratiquement ou totalement inexistantes dans les armées. À cette fin, il faut des juristes, des ingénieurs, une police militaire ou des soldats policiers formés à la lutte contre des insurgés, etc., précisément tout ce que requérait déjà une administration coloniale classique. Ladite « approche intégrée » de l’OTAN tourne par conséquent autour d’une idée centrale consistant à exploiter ces compétences de la « Coopération civilo-militaire » (CIMIC) pour atteindre des objectifs militaires.

Cinq anciens généraux de l’OTAN décrivent de la manière suivante la « logique » sous-tendant la notion d’« approche intégrée » : « Nous avons la ferme conviction qu’il n’est plus possible de remporter un conflit armé exclusivement en tuant ou capturant autant d’ennemis que possible, ou en détruisant les bases de leur puissance. L’OTAN a besoin de davantage de capacités non militaires […] qui doivent faire partie d’une stratégie intégrée, dans le cadre de laquelle des moyens autres que militaires seront déployés avec une précision, une exactitude et une intégration maximales. »[36] Hans Binnendijk, autre poids lourd de l’OTAN, résume les discussions menées à ce propos au sein de l’Alliance : « L’expérience enseigne que la résolution de conflits requiert la mise en œuvre de tous les éléments du pouvoir national et international, qu’il soit d’ordre politique, diplomatique, économique, financier, informel, social, commercial ainsi que militaire. En cas de crise, l’OTAN devrait adopter une approche globale (Comprehensive Approach) prévoyant le recours simultané à tous les éléments civils et militaires disponibles pour maîtriser la situation, faire cesser les hostilités [et] restaurer l’ordre. »[37]

La CIMIC est donc explicitement axée sur l’« association d’acteurs civils pertinents à la planification sur les plans stratégique et opérationnel ».[38] Daniel Fried, sous George W. Bush secrétaire d’État aux Affaires européennes et eurasiatiques au sein du ministère américain des Affaires étrangères, expose comment s’imaginer concrètement la chose : « Nombre de nouvelles capacités sont actuellement expérimentées en Afghanistan – où nous apprenons aussi à mieux conjuguer des efforts civils et militaires. Chaque mois qui passe nous en apprend davantage sur ce que requiert la lutte contre une rébellion au XXIe siècle – une approche civilo-militaire combinée mettant côte à côte dans l’action des soldats, des coopérants au développement, des diplomates et des formateurs de la police. »[39]

Concrètement, cette action est menée par le biais de 26 « Équipes de reconstruction provinciales » (PRT) composées de civils et de militaires. En conséquence, leur mission englobe non seulement l’instauration d’un « environnement sûr », mais aussi des mesures de reconstruction. En forçant le trait, on peut dire que ces PRT distribuent des aliments le matin dans une région qu’elles bombarderont à midi, avant d’y construire une école le soir. Un article du Small Wars Journal, sous le titre révélateur « L’intégration d’unités spéciales et de l’USAID » en Afghanistan », décrit précisément comment cette agence américaine d’aide au développement apporte une contribution directe à la lutte contre la rébellion. Elle distribue des sommes d’argent à dessein pour « récompenser les localités qui ont expulsé des insurgés » et « renforcer la disposition des locaux et leurs aptitudes à s’opposer aux insurgés ». Par ailleurs, il s’agit pour l’USAID de « couper les insurgés de la population ». L’article se termine logiquement par le constat suivant : « Les agences d’aide au développement doivent ôter les gants de velours. »[40] Par ailleurs, les militaires tentent d’instrumentaliser des acteurs civils pour des activités d’espionnage. Dans le langage militaire, cela est présenté comme suit : « Le maillage et la culture d’un réseau relationnel entre les forces armées sur le terrain et les divers et nombreux acteurs civils et non gouvernementaux dans le pays d’intervention permettent de collecter des informations mises à profit par les forces armées pour parachever l’impression d’ensemble. »[41]

Sur cette toile de fond, Caritas International s’exprimait en juin 2008 dans une prise de position saisissante de clarté et critiquait le fait que « la distribution des aides financières n’est pas liée aux besoins effectifs, mais au contraire orientée sur la lutte contre la rébellion ».[42] Même la Fondation Science et Politique parvient à une conclusion similaire : « L’interpénétration d’approches gouvernementales et non gouvernementales enlève à l’aide civile cette autonomie, à laquelle précisément elle doit son caractère non gouvernemental, et la fait paraître comme un élément de la stratégie politico-militaire des États engagés en Afghanistan. […] C’est donc en fonction de leur utilité militaire que seront retenues les localités éligibles pour bénéficier d’un largage de fournitures. Quant à savoir où l’aide serait la plus urgemment requise ou la plus efficacement dispensée, cette question ne joue qu’un rôle secondaire. »[43]

Du statut d’assistants à celui de suppôts puis de cibles d’attentats

Bien que plus de 7 500 projets de la CIMIC étaient été déjà menés à bien en Afghanistan, les mesures de reconstruction se situent pour l’essentiel en dehors de la Coopération civilo-militaire, au demeurant rejetée par presque toutes les organisations non gouvernementales. Néanmoins, les PRT parviennent à susciter l’impression que l’aide humanitaire ne serait pas séparable des militaires et de leur régime d’occupation. Même les organisations qui, jusqu’ici, se refusent catégoriquement à coopérer avec les militaires ne sont plus en état d’affirmer crédiblement leur neutralité. Que, selon certains témoignages, des soldats allemands en Afghanistan circulent à bord de véhicules tout-terrain de couleur blanche, signe de reconnaissance traditionnel des organisations humanitaires, ajoute à l’indifférenciation des acteurs civils et militaires.[44]

Cette aide au développement en tenue de combat prive les organisations civiles d’une neutralité politique essentielle pour assurer l’aide humanitaire et garantir la sécurité des coopérants. Aux yeux de la résistance afghane, elles se muent en adversaires dans la mesure où elles deviennent une partie intégrante du régime d’occupation. Conséquence, l’Afghanistan NGO Safety Office (ANSO) fait état d’un doublement des attaques armées contre des membres d’ONG en 2007, et 9 personnes ont trouvé la mort dans le seul premier trimestre 2008. L’ANSO explique cette évolution avant tout par la perte de la neutralité politique, tout en prévoyant une dégradation continue de la situation.[45] D’ores et déjà, de nombreuses organisations, notamment Médecins sans frontières et la Welthungerhilfe – Agro Action Allemande se sont retirées d’Afghanistan, justifiant explicitement cette démarche par l’impossibilité d’accomplir leur travail en raison de la confusion civilo-militaire.

En dépit de cette évolution angoissante – et au rebours de ses propres analyses – la Fondation Science et Politique exige qu’à l’avenir la coopération civilo-militaire en Afghanistan soit plus robuste, plus étendue et nettement plus institutionnalisée : « Tant sur le plan civil que militaire, le gouvernement fédéral manque de structures de planification et d’instruments d’intervention appropriés et intégrés pour mener une opération militaire prioritairement axée sur la lutte contre la rébellion. […] Une intervention dans un pays comme l’Afghanistan devrait être placée sous la responsabilité d’une direction intégrée civilo-militaire. Ainsi serait rendue possible et efficace l’intégration de diverses organisations civiles dans la planification et l’exécution d’interventions à l’étranger.[46] En même temps, il est question d’« intégrer des capacités civiles aux structures militaires pendant la durée de l’intervention »[47] et, à l’avenir, d’engager davantage les PRT dans des actions de combat offensives : « Les PRT ont en tout état de cause besoin d’être développées. Alors que la situation sécuritaire se dégrade, elles sont dépourvues de réserves d’intervention opérationnelles qui mettraient leurs chefs à même d’agir à l’encontre d’agresseurs. »[48]

Pendant que la lutte civilo-militaire contre la rébellion est actuellement expérimentée sur le terrain afghan, l’OTAN en son sein œuvre en parallèle à faire de ce concept une idée directrice pérenne. Les premiers pas décisifs sur cette voie ont été déjà franchis.

L’institutionnalisation de la lutte civilo-militaire contre la rébellion

Le Secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, assure « que des interventions comme en Afghanistan pourraient à l’avenir constituer non pas l’exception, mais peut-être la règle ».[49] De plus en plus fréquents sont les articles qui, dans l’organe interne de l’Alliance, NATO Review, plaident pour que les mesures de reconstruction et de stabilisation postérieures à des conflits « soient consolidées, développées et coordonnées sous l’égide d’une organisation unique et adaptée à cette fin, c’est-à-dire sous l’égide de l’OTAN ».[50]

Pour cette raison, certains aspirent à couler dans le marbre cette coopération civilo-militaire encore pratiquée ad hoc en Afghanistan. Dès même le Sommet de l’OTAN à Istanbul en 2004, il avait été convenu d’inscrire tout en haut de la liste des priorités l’élaboration détaillée d’un concept d’occupation civilo-militaire (alors encore dénommé « Concerted Planning and Action »). Deux ans plus tard, lors du Sommet de Riga, il fut finalement décidé d’élaborer un « plan d’action » visant à concrétiser ce concept d’occupation civilo-militaire rebaptisé « Comprehensive Approach ». Le plan d’action commandité à Riga (« Comprehensive Strategic Political-Military Plan to Guide Nato‘s Engagement in Afghanistan – Internal Planning Document PO (2008) 0059 ») fut exposé lors du Sommet de l’OTAN à Bucarest, en avril 2008, et sa mise en œuvre décidée par les chefs d’État et de gouvernement. Dans la déclaration finale clôturant le Sommet, il est dit à ce propos : « Nous avons entériné un plan d’action comprenant une série de propositions pragmatiques pour le développement et la mise en oeuvre de la contribution de l’OTAN à une approche globale. Ces propositions ont pour but une application plus cohérente des instruments de gestion des crises propres à l’OTAN et un renforcement de la coopération pratique à tous les niveaux avec d’autres acteurs, chaque fois qu’il y aura lieu, y compris des dispositions concernant le soutien à la stabilisation et à la reconstruction. Ces propositions ont trait à des domaines tels que la planification et la conduite des opérations, la formation et l’entraînement, et le renforcement de la coopération avec des acteurs extérieurs. Nous chargeons le Conseil en session permanente de procéder à la mise en œuvre de ce plan d’action à titre prioritaire ».[51]

Toutefois, les contenus concrets de ce plan d’action sont tenus secrets, à tel point que même les membres du Bundestag allemand ne peuvent en prendre connaissance.[52] Compte tenu de ces informations aussi spartiates, il ne reste plus qu’à spéculer sur les mesures déjà mises en œuvre ou actuellement projetées en considérant de plus près les propositions qui circulent à ce propos. Ainsi, Peter van Hamm préconise dans les colonnes de NATO Review une redéfinition des arrangements permanents entre l’OTAN et l’UE afin que des capacités civiles de l’UE puissent être systématiquement utilisées par l’OTAN pour mener de futures interventions telles que guerres et occupations : « Les accords Berlin-plus prévoyaient que l’UE peut recourir à des moyens de l’OTAN. Le moment d’une ‘inversion’ des accords Berlin-plus est venu puisqu’en effet l’OTAN souhaiterait recourir éventuellement à des instruments de l’Union européenne, par exemple à la Force de gendarmerie européenne (FGE), ainsi qu’à des capacités civiles de gestion de crise de l’UE. »[53] La Fondation Science et Politique (SWP) avance dans une direction semblable, mais va plus loin encore en proposant « l’imbrication de l’OTAN et de l’UE par la création d’une capacité de planification et de direction militaires au sein de l’OTAN ». L’auteure de la SWP, Ronja Kempin, estime qu’un troisième commandement suprême de l’OTAN spécialement dédié à la coopération civilo-militaire aurait pour avantage « de coordonner en un endroit les capacités civiles et militaires de l’UE avec les capacités militaires de l’OTAN. […] Sur le thème ‘Berlin Plus Reversed’, l’OTAN pourrait être mise à même de recourir à des capacités civiles de l’UE ».[54]

Si elle n’est pas freinée, cette évolution emporte le risque d’une confusion totale des genres, comme l’expose Ortwin Hennig, délégué à la prévention civile des crises, au règlement des conflits et à la consolidation de la paix auprès du ministère des Affaires étrangères : « L’OTAN elle-même s’est emparée de cette thématique d’une concertation améliorée entre acteurs civils et militaires. Un tel processus pourrait déboucher sur un réseau de relations non seulement ouvrant à des organisations civiles l’accès aux moyens militaires de l’OTAN, mais permettant également à l’OTAN de recourir à certaines capacités d’organisations civiles. »[55] Crainte alimentée par la demande, émanant de la Fondation Science et Politique, de création d’une nouvelle unité de planification stratégique au sein du ministère des Affaires étrangères : « Elle aurait pour tâche de regrouper les aspects politiques, économiques et militaires de la lutte contre la rébellion. […] Cette unité de planification permettrait d’élaborer et de mettre en œuvre en continu une stratégie civilo-militaire conjointe pour toutes les missions se déroulant à l’étranger. »[56] De surcroît, c’est par principe aux militaires que reviendra le commandement sur le terrain : « Sur le plan opérationnel, l’intégration de moyens civils et militaires devrait s’effectuer au sein des structures de direction des opérations du ministère de la Défense. […] De manière générale, il faudrait envisager, pendant la durée des interventions à l’étranger, d’intégrer aux structures du ministère de la Défense les personnels des ministères civils concernés par lesdites interventions. […] Un dispositif civilo-militaire spécialisé dans les opérations à l’étranger aurait pour avantage essentiel de garantir la continuité des personnels et des thématiques. Cette structure pourrait par exemple coordonner la préparation conjointe des personnels civils et militaires en vue d’une opération. »[57]

Ce type de propositions est à rejeter sans appel. Les soldats sont des soldats et les civils des civils, les uns et les autres obéissent à des priorités définies tout différemment – ou du moins le devraient. L’aide humanitaire à proprement parler est strictement dévolue à la lutte directe contre la pauvreté, il n’est pas tolérable qu’elle soit instrumentalisée pour appuyer des interventions coloniales de l’OTAN .

En résumé, les troupes doivent se retirer d’Afganistan – immédiatement!

Nonobstant toutes les dissensions en son sein, l’OTAN revêt encore une immense importance pour faire valoir les intérêts de ses États membres. Raison pour laquelle la guerre en Afghanistan ne doit être perdue en aucune circonstance. Ronald Naumann, ambassadeur des États-Unis en Afghanistan jusqu’en 2007, s’en explique : « L’OTAN a contracté un engagement fondamental, remporter la victoire en Afghanistan. Soit elle sera victorieuse, soit elle signera son échec en tant qu’organisation. »[58] L’Afghanistan constitue un test décisif qu’il est interdit de rater : « L’Afghanistan est à la fois une zone crisique et critique. L’Hindu-Kush décidera non seulement du destin du pays, mais aussi de la capacité de l’OTAN à maîtriser sa mutation en force de stabilisation projetable partout dans le monde, et par conséquent en pivot et pierre angulaire du paysage sécuritaire global. »[59] C’est pourquoi l’OTAN maintient obstinément le cap sur l’escalade. Une conclusion désabusée s’impose toutefois : « Mais aujourd’hui, les troupes d’occupation, précisément elles, sont le nerf principal au centre du conflit en Afghanistan. »[60]

Un changement de cap radical serait donc nécessaire, à commencer par un retrait immédiat des troupes d’Afghanistan. Sans doute l’intention déclarée du nouveau président américain, Barack Obama, non seulement de renforcer sensiblement les troupes présentes dans l’Hindu-Kush, mais aussi d’étendre au Pakistan la zone de combats, peut-elle laisser perplexe. Mais il est réjouissant que, selon des sondages, 86 % des Allemandes et des Allemands rejettent désormais les actions de combat sur leur principe même et que 55 % se prononcent pour un retrait des troupes dès que possible.[61] Il s’agit maintenant de rendre visible ce « mouvement démoscopique pour la paix » (Laura von Wimmersperg), et ainsi de faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il s’écarte de sa funeste politique. Les manifestations contre le Sommet de l’OTAN en avril 2009 en sont l’occasion idéale.

[1] A Sciolino, Elaine: U.S. strategy in Afghanistan will fail, leaked cable says, IHT, 3 octobre 2008.

[2] Masala, Carlo: Managing Protectorates: Die vergessene Dimension (La Dimension oubliée), in : Politische Studien, janvier/février 2007, p. 49.

[3] Klein, Naomi: Die Schock-Strategie (La Stratégie du choc), Francfort 2009, p. 478.

[4] Merkel, Angela: Handlungsfähigkeit der Nato stärken (Renforcer la capacité d’action de l’OTAN ), 25 octobre 2006, URL : http://tinyurl.com/58kwyf (14 septembre 2008).

[5] U.S. to add 30,000 soldiers to Afghanistan, Reuters, 20 décembre 2008.

[6] Augmentation du nombre de soldats américains tués en Afghanistan en 2008, AFP, 3 janvier 2009.

[7] Noetzel, Timo/Zapfe, Martin: Aufstandsbekämpfung als Auftrag: Instrumente und Planungsstrukturen für den FIAS-Einsatz (Une mission, la lutte contre la rébellion : instruments et structures de planification de l’intervention de la FIAS), étude SWP 2008/S 13, mai 2008, p. 15.

[8] Cremer, Uli : Questions récemment posées sur la guerre en Afghanistan en amont des votes au Bundestag sur le renforcement du contingent de la Bundeswehr en 2008, version révisée du 25 août 2008, URL : http://www.gruene-friedensinitiative.de/texte/FAQ.pdf (11 septembre 2008), p. 17.

[9] Noetzel, Timo/Schreer, Benjamin: Strategien zur Aufstandsbekämpfung (Stratégies de lutte contre la rébellion), SWP-Aktuell, janvier 2008.

[10] Cf. Wagner, Jürgen: Lackmustest Afghanistan : Der Hindukusch als Experimentierfeld für Zivil-militärische Aufstandsbekämpfung und Neoliberalen Kolonialismus (L’Afghanistan, test décisif : le Hindu-Kush, champ d’expérimentation de la lutte civilo-militaire contre la rébellion et du colonialisme néolibéral), étude IMI 2008/11, p. 14 et suiv.

[11] Neue, gefährliche Aufgabe für die Bundeswehr (Nouvelle et dangereuse mission pour la Bundeswehr), Die Welt, 30 juin 2008.

[12] SPD-Politiker fordert Bundeswehreinsätze im Süden (Un homme politique du SPD demande que la Bundeswehr intervienne dans le sud), Spiegel Online, 4 février 2008.

[13] Neuber, Arno: Die Bundeswehr, Afghanistan und Schwierigkeiten an der Heimatfront (La Bundeswehr, l’Afghanistan et les difficultés sur le front intérieur), analyse IMI 2007/035.

[14] Schmunk, Michael: Die deutschen Provincial Reconstruction Teams. Ein neues Instrument zum Nation-Building (Les équipes allemandes de reconstruction en province. Un nouvel instrument du nation building). étude SWP, novembre 2005, p. 8.

[15] Cf. par ex. Dobbins, James F.: Preparing for Nation-Building, in : Survival (automne 2006), pp. 27-40 ; Barnett, Michael : Building a Republican Peace: Stabilizing States after War, in : International Security (début 2006), pp. 87-112. Sur un ton critique : Pugh, Michael : The political economy of peacebuilding: a critical theory perspective, in : International Journal of Peace Studies, (automne/hiver 2005), pp. 23-42 ; Julien, Barbara : Rethinking neo-liberal state building: building post-conflict development states, in : Development in Practice (juin 2008), pp. 307-318.

[16] Cf. Scheffer, David J.: Beyond Occupational Law, in : The American Journal of International Law (octobre 2003), pp. 842-860.

[17] Cf. Oeter, Stefan: Post-Conflict Peacebuilding, in : Friedens-Warte, 1-2/2005, pp. 43, 45.

[18] Office fédéral des échanges extérieurs : Wirtschaftsentwicklung 2006 (Évolution économique en 2006), 27 novembre 2006, URL : http://tinyurl.com/43m65p (8 septembre 2008).

[19] Constitution afghane officielle, article 10, http://arabic.cnn.com/afghanistan/ConstitutionAfghanistan.pdf (8 septembre 2008).

[20] Cf. Baraki, Matin: Afghanistan nach den Taliban (L’Afghanistan après les Taliban), in : APuZ, n° 48/2004.

[21] Office fédéral des échanges extérieurs : Wirtschaftstrends kompakt Afghanistan 2007/08 (Résumé des tendances économiques en Afghanistan, 21 février 2008, URL : https://www.bfai.de/ext/anlagen/PubAnlage_4260.pdf?show=true (9 septembre 2008), p. 6.

[22] Wirtschaftstrends kompakt 2008, p. 1.

[23] Gebauer, Thomas : Afghanistan – mit Sicherheit in die Katastrophe? (Afghanistan – À coup sûr vers la catastrophe ?) Circulaire medico 3/2007.

[24] Cf. Afghanistan Human Development Report 2007 – Bridging Modernity and Tradition: Rule of Law and the Search for Jutice, PDNU 2007, pp. 18-23.

[25] Maass, Citha D.: A Change of Paradigm in Afghanistan, SWP Comments, juin 2008, p. 2.

[26] Caritas fordert Strategiewechsel für Afghanistan (Caritas exige un changement de stratégie pour l’Afghanistan), 10 juin 2008,

[27] Waldman, Matt: Falling Short – Aid Effectiveness in Afghanistan, ACBAR Advocacy Series, Oxfam 2008.

[28] Fariba Nawa: Afghanistan Inc., Oakland 2006.

[29] Ainsi, les fonds allemands dédiés à la mise sur pied de la police afghane sont prélevés sur le budget particulier 23 (budget du ministère fédéral de la Coopération et du Développement économique) – jusqu’en 2008 quelque 135 millions de dollars.

[30] Brief an den Grünen-Parteitag, http://www.afghanistandemo.de/2007/te-brief_gruene.htm (Lettre au Congrès des Verts – 9 septembre 2008).

[31] Senlis Council: Afghanistan Five Years Later: The Return of the Taliban, printemps/été 2006, p. vi.

[32] Senlis Council 2006, p. 60.

[33] Ahmed, Samina: Are We Learning? Military Engagement – The Taliban, Past and Present, in : Cheryl, Benard entre autres : Afghanistan – State and Society, Great Power Politics, and the Way Ahead. Conclusions d’une conférence internationale, Copenhague 2007.

[34] Afghanistan – Angst vor zweitem Irak (L’Afghanistan – La peur d’un second Irak), www.Tagesspiegel.de, 31 mai 2006.

[35] Top US advisor ‚not convinced we’re winning‘ in Afghanistan, AFP, 10 septembre 2008.

[36] Naumann, Klaus, entre autres : Towards a Grand Strategy for an Uncertain World: Renewing Transatlantic Partnership, http://tinyurl.com/7bewtj (21 janvier 2008), p. 131. Italiques soulignées par l’auteur.

[37] Binnedijk, Hans/Petersen, Friis: The Comprehensive Approach Initiative, Defense Horizons (septembre 2007), p. 1.

[38] Paul, Michael : La CIMIC illustrée par l’engagement de la FIAS, étude SWP, novembre 2008, p. 11.

[39] Fried, Daniel: NATO: Enlargement and Effectiveness, Testimony Before the Senate Committee on Foreign Relations, Washington, DC, 11 mars 2008.

[40] Mann, Sloan: The Integration of Special Operation Forces and USAID in Afghanistan, in : Small Wars Journal, août 2008.

[41] Baumgard, Frank: Zivil-Militärische Zusammenarbeit in der Bundeswehr (Coopération civilo-militaire dans la Bundeswehr), in : Wehrtechnik V/2008, 96-105, p. 98.

[42] Caritas 2008.

[43] Hoffmann, Claudia: Das Problem der Sicherheit für NGOs in Afghanistan (Le Problème de la sécurité des ONG en Afghanistan), in : Schmidt, Peter (Dir. de publ.) : L’Engagement international en Afghanistan, étude SWP, août 2008, pp. 49-55, p. 49 et suiv.

[44] Prise de position de Hans-Joachim Preuß le 25 octobre 2006, impression de la commission n° 16(19)124.

[45] Afghanistan NGO Safety Office, ANSO Quarterly Data Report (Q.1-2008), URL: http://tinyurl.com/a3qao7 (8 septembre 2008).

[46] Noetzel/Zapfe 2008, p. 23.

[47] Ibid., p. 6.

[48] Ibid., pp. 27-28.

[49] Scheffer, Jaap de Hoop: Die Zukunft der Atlantischen Allianz (L’Avenir de l’Alliance atlantique), discours du 7 octobre 2004.

[50] Milkoreit, Manjana: Die zivile Dimension der Sicherheit ernst nehmen: die NATO als die Organisation für den Wiederaufbau nach einem Konflikt (Prendre au sérieux la dimension civile de la sécurité : l’OTAN en tant qu’organisation pour la reconstruction après un conflit) in : NATO Review (automne 2007) ; Bertram, Christoph: Abschied vom Krieg (Adieu à la guerre), in : NATO Review (début 2006) ; Dobbins, James: Die Rolle der NATO beim Aufbau von Staatswesen (Le Rôle de l’OTAN dans l’édification des structures d’un État), in : NATO Review (été 2005).

[51] Déclaration du Sommet de Bucarest, 3 avril 2008, point 11.

[52] Gebauer, Matthias: Parlamentarier fordern Offenlegung des Nato-Geheimplans (Des parlementaires exigent la divulgation du plan secret de l’OTAN ), Spiegel Online, 11 avril 2008.

[53] Hamm, Peter van: NATO and the Madonna Curve: why a new Strategic Concept is vital, in : NATO Review (mars 2008).

[54] Kempin, Ronja: Frankreich und die Annäherung von NATO und EU (La France et le rapprochement de l’OTAN et de l’UE), SWP-Aktuell 34, avril 2008.

[55] Roehder, Katja: Die NATO als Kooperationspartner für die Entwicklungspolitik. Neue Konzeptionen zivil-militärischer Zusammenarbeit (L’OTAN en tant que partenaire coopérant à la politique de développement. Nouvelles conceptions de la coopération civilo-militaire), Bonn, décembre 2005, p. 9.

[56] Noetzel/Zapfe 2008, p. 24.

[57] Ibid.

[58] « Nicht gleich zum Feigling werden » (Ne pas voler au secours de la défaite), Der Spiegel n° 39/2006.

[59] Seegers, Sabine: Schlappes Bündnis (Une Alliance molle), Schwäbisches Tagblatt, 29 septembre 2006.

[60] Buchholz, Christine/Strutynski, Peter: Abzug oder Exit?, in: Marxistische Blätter 3/2008.

[61] ARD-Deutschland-Trends für die Tagesthemen von Infratest dimap (ARD, Tendances allemandes, magazine télévisé « Tagesthemen », institut de sondage Infratest dima), 4/5 février 2008 in : ND 19 juillet 2008.

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